Elle tombait mal.

La justice du lieu appartenait à Messire Dragon de Saint-Vidal, abbé du Monastère de Saint-Chaffre.

Par la toujours bonne rumeur publique, les délictueuses activités de la femme ne tardèrent point à venir aux oreilles du religieux qui mit aussitôt en branle la redoutable procédure inquisitoriale.

Le 28 décembre, maître Guillaume Francisee, bailly du Monastier, ouvre une information qui va se prolonger six moins durant.

Enfin, le 27 juillet 1390, la sorcière comparaît devant le tribunal. Elle a, disent ses juges, à répondre de neuf chefs d'accusation:

1. Jeannette Vergeade a couru le pays et par le moyen de son art de sorcellerie, usant de charmes, sortilèges et breuvages, elle a soustrait de l'argent à de pauvres femmes ses dupes.

2. Pénétrée de l'esprit malin et enflammée de sa science diabolique - laquelle est honnie de Dieu et des hommes - elle a ainsi trouvé le moyen de sortir de la gêne. Arrivée au lieu de Chadron avant la fête de Saint-Michel, et après avoir séjourné au village de Valette, elle s'est placée en la maison de Jean Terme. Elle a continué ses allées et venues, exerçant son industrie démoniaque, administrant ses remèdes et se livrant publiquement à des rapines au détriment de ceux qui ont cru obtenir d'elle le retour à la santé.

3. Non contente de cela, ladite Jeannette Vergeade, accumulant ses malicieuses pratiques, en plusieurs lieux du mandement du Monastier, par potions, enchantements et autres maléfices, a soigné des gens dei chat esbadat, de la lueta tombada, de douleurs de ventre et de tête, et ce moyennant le versement préalable de deniers ou de dons en nature.

4. De plus, pirement mauvaise à poursuivre son vice, elle s'est entretenue, dans le lieu même de Chadron, avec des personnes atteintes de diverses infirmités et des femmes en couches.

5. Insistant et persistant encore dans son art diabolique, elle a palpé des hommes et des femmes souffrant de graves infirmités et leur a administré clandestinement potions et breuvages, après les avoir persuadés qu'il était en son pouvoir de les soulager, et, en faisant cela, usant de pratiques sacrilèges, elle a invoqué la Sainte-Croix de Chanteuges, Saint-Caprais et Saint-Georges d'Aurac. Après quoi les clients ont dû la remercier par des dons appropriés.

6. Noble homme, le seigneur de Borzet vivait en mauvaise intelligence avec son épouse. Espérant voir la bonne harmonie dans son ménage troublé, il eut la mauvaise inspiration d'avoir recours aux bons offices de la sorcière. Celle-ci lui ayant donné un philtre approprié, le malheureux, après l'avoir absorbé, retrouva définitivement la paix en allant de vie à trépas.

7. Ladite Jeannette Vergeade avait avec elle comme associé et consort, un nommé Johannet, de Folhans, lui aussi sorcier.

8. Non seulement la délinquante a usé de sorcellerie, sortilèges, breuvages, mais elle a encore commis plusieurs autres crimes excessifs et maléfices, soit dans le mandement du Monastère, soit ailleurs, publiquement et impunément.

9. Tout ce qui est énoncé ci-dessus est vrai, manifeste, notoire, publiquement reconnu à Chadron, dans toute la juridiction et lieux circonvoisins.

Avec de telles charges, la sentence à venir n'était pas douteuse. L'inculpée ayant spontanément (?) avoué ses crimes, et invitée à dire si elle avait quelque chose à alléguer pour sa défense, se contenta d'implorer humblement la miséricorde du tribunal.

Les juges furent impitoyables. Convaincue d'avoir usé de breuvages pernicieux et mortels, de sortilèges et enchantements sacrilèges, d'homicide, Jeannette Vergeade fut condamnée à être brûlée vive.

Le 6 août au matin, elle fut conduite en la salle d'audience du tribunal, proche du château de Freycenet-le-Tour, où le juge Jean Laurens lui fit notifier la sentence par son délégué Jean Bertrand. En charrette, elle fut alors emmenée à deux lieues de là, au couderc du Monteil- Haut, où le bûcher avait été préparé, dans la paroisse de Saint-Front, près de la demeure du chevalier Bernard de Monteil.

La majeure partie des hommes du mandement du Monastier étaient présents pour assister à l'exécution. Le bourreau, Jacob Nègre, fut requis pour exercer son office, à savoir ligoter la patiente, la lier au poteau et entretenir le bûcher jusqu'à ce que son corps soit consumé et réduit en cendres.

(Extrait de l'ouvrage de René CROZET "La sorcellerie en Auvergne")