Voici les canés de trèfles aux feuilles nettes, aux gros pompons incarnats, aux tiges liées par les bras souples de la cuscute; les champs d'esparcette, tout roses, où butinent les abeilles bourdonnantes; les luzernières plantureuses et riches aux longues tiges serrées aux fleurs violâtres.

Voilà, dans les prés, poussant pêle-mêle au grand soleil, les houlques laineuses, les dactyles heurtant leurs pelotons élastiques, les boutons d'or mettant partout la gaieté de leurs grelots de cuivre poli.

Tout près de la terre, voici les lotiers et les lierres, les polygalas bleus et les pàquerettes semées à profusion, comme des étoiles. Au long' des chemins, où les pas silencieux foulent un moelleux tapis d'herbes fines, les plantains dressent leurs lances serrées, près des chicorées sauvages, dures comme des tiges de métal. Ici et là, dans les champs de blé et d'avoine, Ies coquelicots haussent leurs tètes flambantes, à côté des gracieuses nielles et des bluets aux fines dentelles d'azur : tandis que, dominant les tiges pressées des céréales, quelque grand chardon surgit, tel un candélabre de bronze...

De tous cotés, les alouettes s'élancent droit vers le ciel, redisant, éperdues, leurs chants d'espérance. Les ailes vibrent dans la poussière dorée du soleil où le regard ébloui ne peut Ies suivre. Partout la vie; partout la joie : la nature entière chante la gloire de l'Eté.

Le temps des fauchaisons est venu.

Les fenaisons constituent chez nous une période active de l'agriculture qui ne laisse personne il la maison. Tous les bras sont employés dans une opération qui doit être rapide et qui est très absorbante.

Fenaison Mézenc

Dès que le maître de la ferme a inspecté ses prairies et reconnu que le moment de la coupe est venu - et cela se reconnaît à l'état de l'herbe ayant achevé sa croissance et offrant des tiges décolorées, - il convoque son équipe de faucheurs, Les dailhs sont inspectés, piqués et éprouvés, puis l'on prend rendez-vous.

Jadis les faucheurs, dailhaïres ou sciaires, venaient parfois de loin. Il y en avait beaucoup de jeunes dont c'était les débuts. Le jeudi précédant le départ si impatiemment attendu par le gamin, son père le conduisait au marché d'Yssingeaux, raconte Lalauze, où habituellement sur la place du Foiral, se trouvaient des étalages pourvus des outils nécessaires et de leurs accessoires. Il ne restait plus qu'à faire le choix.

Si ce dernier était facile pour le manche ou faoutchier qui, ainsi que ses poignées ou piqnadas, devait être en frêne et ne porter aucun nœud pouvant nuire à la solidité et pour le coffin ou qouëira, en érable sain, il était moins aisé pour les autres instruments pouvant posséder des défauts cachés. Ainsi, la pierre à aiguiser, la peira, ne devait être ni trop « dure», ni trop « douce »; elle ne devait pas « manger l'acier" mais par contre bien « donner le fil ", lou fïo.

L'enclumette et le marteau, destinés à battre la faulx, devaient avoir été bien trempée, et présenter un poli parfait. Toutefois le choix de la faulx, lo daïlh, était de beaucoup le plus important car c'était d'elle surtout que dépendait le succès du jeune sciaïre. Elle devait être assez lourde pour bien raser le sol et assez bombée pour ne pas couper le gazon. Sa largeur devait être suffisante pour permettre de tondre l'herbe sur une grande profondeur, aussi dédaignait-on la faulx suisse, la suissarda et lui préférait-on de beaucoup celle à talon.

FaulxParmi les professionnels les faulx fabriquées à Pont-Salomon " las Binatchounas " avaient une excellente réputation : elles en jouissent d'ailleurs encore. Aussi l'achat était-il difficile. Avec quelle attention choisissait-on, dans le tas, celles qui présentaient un acier bien bleuté et avec quel soin les faisait-on tinter en les cognant de la pointe sur un caillou du macadam de la place ou sur le rebord du trottoir. Elles "sonnaient" bien ou mal. L'anxiété était grande, tant on craignait de se tromper. Heureusement le marchand n'était pas « mauvais diable ». On savait qu'il « s'y connaissait". Aussi en cachette, l'invitait-on à biura pinta dans un café voisin et au retour était-on certain d'avoir une t'aulx idéale.

Les emplettes faites et le faucheur outillé, il ne restait plus rien à faire auprès des « bancs». Le daïlh et les accessoires solidement fixés sur lou faoutchier à l'aide de ficelles et d'une sangle à usage de ceinturon, le jeune homme posait le tout sur son épaule et déambulait fièrement dans les rues et sur les places en compagnie de son père et de voisins. Comme l'on était " descoursas ", c'est-à-dire débarrassé des travaux des champs les plus urgents, rien ne pressait à la ferme et l'on avait le temps de se rendre compte du prix des bestiaux, tout en faisant quelques petites visites à divers cafés pour discuter et arroser la daïlh.

Le vin ne faisait son apparition à la maison qu'au moment des gros travaux d'été, la venue au marché était l'occasion rêvée pour en boire. Aussi profitait-on de celle-ci et c'était la tête plus ou moins lourde, par suite des nombreuses pintes consommées, que l'on regagnait le village tout en causant des sciaïllas prochaines.

Le lendemain, dès l'aurore, le jeune sciaïre s'occupait de son "dailh". Aidé de son père ou d'un voisin compétent, il commençait par l'emmancher en veillant à ce que le bout de la faulx fut à une demi-brasse de la poignée médiane du manche et que l'instrument restât bien à plat sur le sol lorsque l'ouvrier était au travail. Souvent il était nécessaire de tordre la languette servant à la fixation et de redresser légèrement la pointe qui aurait « piqué » dans le gazon. Enfin, tout semblait à point, il ne restait plus qu'à l'affûter.

Pour faire le taillant le jeune faucheur fichait en terre son enclume et, assis, le marteau, en main, il faisait glisser la faulx sur la première tout en la frappant à coup réguliers, sur le bord intérieur de façon à l'aplatir et former une lisière incurvée d'une largeur uniforme. Ce travail s'exécutait sous la surveillance du père et de quelque ami complaisant qui ne ménageaient ni avis ni conseils. Le daïlh étant « etchaplat » on l'emmanchait à nouveau, à l'aide de "l'annel" et du « couïn » en corne, et l'on se rendait dans une prairie proche pour procéder à un essai, Le faoutchier posé sur la gouéïra suspendue par sa languette au ceinturon de cuir la faulx dressée et maintenue de la main gauche à sa partie dorsale, « Iou sciaïre » prenait la pierre trempant dans le coffin et la passait et repassait en dessus et en dessous de « l'etchapleïro » pour obtenir un aiguisage soigné, ce dont il s'assurait avec l'ongle du pouce ; si le taillant «piquait » sur celui-ci, « le daïlh » avait « lou fio » et il n'y avait plus qu'à l'essayer.

Courbé et le manche bien en mains, le jeune faucheur « passait » un andain en glissant les pieds alternativement. La solidité du montage éprouvée ainsi que la dureté de l'acier, il ne restait plus qu'à préparer le départ.

On n'avait besoin ni de malle, ni même de valise, il suffisait d'un baluchon contenant quelques chemises, un pantalon de rechange et des mouchoirs. La toilette était encore plus rapide, car le vêtement journalier était du voyage ainsi que le chapeau et « lous esclots ». On ne s embarrassait pas de souliers : souvent ceux-ci manquaient et, d'ailleurs, ils étaient inutiles pour « las sciaïllas ». Endossant une blouse, le paquet fixé au bout du faoutchier autour duquel étaient attachés la faulx et les autres accessoires, lous sciaïres quittaient leurs villages et le fardeau sur l'épaule, ils arpentaient la route se dirigent vers la gare ou la station de voilures publiques qui les conduirait a un centre de la loue…

Revenons au présent. Un matin, à l'aube, on voit circuler dans les chemins creux des files d'ouvriers portant la faulx à l'épaule et, à la ceinture, la classique pierre à aiguiser enfermée dans un gouttier maintenu humide. On arrive au pré el la besogne est aussitôt divisée,

D'un même mouvement lent et rythmique, la tâche est attaquée el les andains se forment rapidement sous la caresse régulière de la faulx crissant sur le gazon mis à nu.

Fenaison

La fauchaison achevée - et l'on y peine jusqu'au crépuscule avec les intermèdes indispensables des repas sur place - entrent en scène les râteleurs el râteleuses, tournant et retournant les andains jusqu'à ce que le foin embaumé et craquant soit prêt à être chargé, suprême manutention réservée aux vieillards et aux enfants.

Le temps est-il menaçant, on fait alors des tas nommés cuches.

Les instruments mécaniques ont un peu modifié tout cela, Dans les grandes exploitations, la main-d'œuvre est simplifiée par l'usage de la machine et l'auto-camion remplacera bientôt jusqu'aux champs le vieux char à deux roues attelé de bœufs pacifiques et lents, mais les fenaisons continueront longtemps encore selon les rites séculaires pour le plus grand nombre des cultivateurs, en raison du morcellement extrême de la petite propriété dans nos cantons montagnards, fournissant ainsi à l'observateur le spectacle plein de poésie des travaux rustiques, transformant régulièrement à la fin juin la physionomie atone de nos villages devenus des ruches bourdonnantes où se mêlent les rumeurs des bêles et des gens.

Source : La vie paysanne dans la Haute-Loire - Ulysse Rouchon - 1933