Le sol Vellave était divisé, dès le temps des Ligures, en terroirs assez étendus, qui portaient le nom d'Arx, vieux mot que l'on retrouve chez les peuples d'origine ligurienne, Gaulois comme Latins, avec le sens de ville haute, citadelle, forteresse, ce qui laisse à supposer que ce mot s'entendit tout d'abord du chef-lieu du mandement, et ne s'appliqua à celui-ci que dans la suite.

A l'époque des vigueries, le mot Arx s'emploie indifféremment pour désigner l'ancien mandement ou la ville qui le commande ; il a, dans ce second cas, un synonyme, c'est le mot Castrum, désignant alors un bourg fortifié et non un simple château au sens moderne du mot. Le château qui n'est pas en même temps un bourg ceint de murailles commandant à un Arx, se nomme Castellum.

La réunion de plusieurs terroirs ayant à leur tête un Castrum formait, à l'époque Gauloise, le Pagus ou pays, lou Païs, comme disent encore nos paysans Vellaves, c'est à dire le sol ancestral, tangible, visible, et non la Naciou, vocable abstrait dont ils n'ont jamais fait usage.

La Civitas romaine, ou Cité, désignait non point une ville, mais un ensemble de Pagi. Au-dessus de ceux-ci subsistait encore le souvenir de l'antique Patria ligure, ensemble de Pays revendiquant une commune origine historique ; c'était comme un Pagus plus vaste que le premier, mais également visible et tangible : l'Auvergne par exemple pour le Brivadois.

Car la Patrie, alors, n'était point la Gaule, morcelée en tant que royaume. La Patrie était le Velay, «patria Vellavensi», dans le Cartulaire de Brioude (p.351) - le Rouergue, l'Auvergne, le Gevaudan, nations réellement indépendantes les unes des autres, se faisant la guerre ou se fédérant par traités, «concluant des alliances entre elles et même avec l'étranger, comme le font les états souverains».

Dans l'organisation religieuse primitive, le Pagus devint l'archidiaconé, qui se morcela à son tour en archiprêtré, divisés eux-mêmes en doyennés. On pense généralement que le doyenné correspondit à l'origine à la Viguerie. Nous montrerons plus loin que si cette idée est exacte pour le IX° siècle, ce que nous ignorons, elle ne l'est certainement pas dans la suite, où il n'y a plus aucune similitude entre le doyenné et la Viguerie. A l'époque mérovingienne, le Pagus fit place au Comitatus ou Comté.

Charlemagne divisa ce dernier en Vigueries, composées chacune d'un certain nombre de districts, qui en Velay tout au moins, gardèrent le nom d'Arx. En Vivarais, on les nomma «Ager», dans le Nord «Condita», à Brioude «Aicis». Les Vigueries Vellaves comprirent généralement quatre Arces, mais ce chiffre ne fut pas uniforme.

Charlemagne

A la tête de Vigueries ou vicariæ fut placé un Viguier ou Vicarius, qui fut d'abord un simple fonctionnaire amovible, chargé de rendre la justice et d'administrer le district. L'édit de Quiersy-sur-Oise, rendu par Charles-le-Chauve le 18 juillet 877, en proclament l'hérédité des charges créa la féodalité : le Viguier devint maître et seigneur de la Viguerie, le Comte de son Comté.

Le vasselage naissait officiellement : au Pays succédait définitivement le Comté ; au fonctionnaire le seigneur féodal. Mais ce régime ne date pas de la dernière période de l'ère carolingienne, et seul le mot «Comté» est commun aux deux organisations. Avec les Capétiens, héritiers et bénéficiaires imprévus de l'édit de Quiersy-sur-Oise, la Viguerie, l'Arx, le Pagus, la Patria vont disparaître pour faire place à la Seigneurie, à la Baronnie, à la Vicomté….

Au contraire, à l'aube de la renaissance intellectuelle, sociale et artistique que la France doit au grand Empereur à la barbe fleurie, les anciennes villas gallo-romaines existent encore ; elles sont groupées, par régions, sous l'égide de l'Arx, les Arces sont réunis en Vigueries, les vigueries en Comtés ou Pays, les Pays en Patries ; ce dernier mot évoquant fort justement le souvenir toujours vivace d'une race bien nettement définie et complètement homogène.

La «patria Arvernica» par exemple, comprenait cinq comtés, parmi lesquels celui de Brioude. La «patria Vellavica » dut être formée tout d'abord, à l'époque ligure et celtique, de plusieurs unités de ce genre ; mais, sans prétendre remonter jusqu'aux âges lointains auxquels fait allusion Ptolémée, elle fut très certainement démembrée par les romains et perdit alors une partie de son territoire rhodanien, situé au-delà du Tracol et du Fultin. De ce Pagus, que s'arrachèrent dès lors tous ceux de ses voisins, assez puissants pour s'en saisir, les armes à la main, sortit la Viguerie de Malleval (Cf. Dr Bachelier, in Terre Vellave, p. 264 à 289). Il ne resta, de la Patria Vellavica, qu'un seul Comté. Il conserva le même nom du Pagus, qui de la sorte s'identifiait avec lui. Ce fut le Comitatus Vallavensis, que nous retrouvons encore en 886 dans la charte LXI du Cartulaire du Monastier. L'Oppidum : Il ne faut pas confondre l'Oppidum du X° ou XI° siècle avec l'antique refuge pré-romain du même nom.

Avant l'arrivée de César dans les Gaules, un Oppidum est un rocher fortifié par la nature même, isolé, escarpé, couronnant une montagne élevée, Les Oppida ou Arces sont toujours ceints de murs s'ils ne sont pas protégés naturellement par le roc lui-même, leurs remparts construits à pierre sèches sont flanqués de tours pleines, il existe fréquemment autour d'eux des chibottes, des sources, des substructions de murs de soutènement et de vastes clapiers de pierre représentant les constructions effondrées.

A l'époque de Charlemagne, le même mot désigne une citée fortifiée par les hommes, un bourg plus important et mieux défendu que les simples Castra. Ce bourg sera le plus souvent construit sur une hauteur inaccessible, comme l'ancien Oppidum ; parfois aussi il s'élèvera sur le bord d'un haut plateau et devra être protégé, au moins sur l'un de ses cotés, par des remparts élevés de main d'hommes.

Nos Cartulaires font la différence entre l'Oppidum et le simple Castrum ; les chartres et autres documents du Moyen-Age et le début de la Renaissance le font encore très scrupuleusement. L'Oppidum et alors le chef-lieu d'une Viguerie ; le Castrum, le chef-lieu d'un Arx.

Les Oppida datent de l'âge du bronze, ils sont l'œuvre de nos Ligures. Ils en ont couvert l'Europe, parce qu'à cette époque très lointaine ils l'occupaient à peu près entiérement. Ces oppida sont tous semblables comme structure. Mais il y en a de minuscules, destinés seulement à une tribu, et il en existe d'immenses, pouvant abriter tout un peuple. Il est caractéristique qu'autour d'un oppidum il y a toujours eu des chibottes.

La plupart des anciens Oppida sont aujourd'hui connus, sous le nom de Chastelac, Castelas, Castelar, Castellieri, Castellet, Chastelet, ce qui signifie Castrum, elles seraient pre-Celtiques. Primitivement, chaque oppidum un peu important devait avoir ainsi son sanctuaire rocheux et dans ce sanctuaire, sa divinité plus ou moins dégagée du roc primitivement adoré, tantôt à demi taillée dans la masse de la montagne (sphinx, hache crétoise, griffon, géant), tantôt esquissé à la diable sur un bloc de granit ou d'arkôse (statues-menhirs, Vierge-Mère), tantôt enfin sculpté dans le bois d'un arbre sacré millénaire. Le sanctuaire est en même temps la capitale, la fête religieuse et la foire ne font qu'un.

Le Castrum : la Viguerie a tantôt pour chef-lieu une petite ville (urbus ou civitas), tantôt une bourgade fortifiée (Castrum) ; dans les deux cas, ce chef-lieu se titre "Oppidum ". L'Arx dépend également d'un Castrum et quelquefois aussi d'une cité, puisque chaque chef-lieu de Viguerie et en même temps à la tête d'un Arx. Le Castrum est presque toujours construit sur une hauteur, car il est avant tout une forteresse, où toute la population de l'Arx doit trouver asile dans les jours de danger.

Le Castrum est né de la terreur qu'ont inspirée les Francs ; il se dresse hérissé de murailles, sur un roc que la nature avait déjà prédestiné pour cet usage. En temps de paix, cette citadelle n'est pas déserte. Elle est peuplée d'abord par les habitants du bourg, puis par la petite cour de chevaliers et de damoiseaux qui gravitent autour du chef de la Viguerie et de ses satellites de l'Arx. Au-dessous du Castrum nous trouvons le Fortalicium, c'est à proprement parler une «forteresse», gardienne d'un défilé, d'un cours d'eau, d'une route. Ce sera plus tard le quartier central d'un bourg fortifié, entouré de remparts et de fossés.

Au-dessous du Fortalicium existent la Bastide et le Castellum ; celui-ci est exactement le Castel, dont nous avons fait le château, alors qu'il n'en était que le diminutif. Le Seigneur garde lui-même son Castrum ; il fait garder ses Casetella par un miles castellanus, dont on fera plus tard, le Capitaine-Châtelain.

Quant à la Bastide, c'est un fort de moindre importance que le Fortalicium ; le plus souvent il n'est qu'un ouvrage avancé d'un Oppidum ou d'un Castrum, et c'est pourquoi nous le trouvons toujours aux portes de la ville. Chaque Bastide comme chaque Fortalicium, garde un défilé, une voie antique au point où elle franchit un col, un tournant de ravin, une rivière encaissée dans une gorge, au-dessous du Castrum.

Les Oppida avaient des Consuls, qui subsistèrent, quelquefois bien déchus, jusqu'à la fin de l'ancien régime. Lorsque l'Oppidum était détruit, les Consuls lui survivaient pourtant, mais dans un autre Arx de la Viguerie.

A. Boudon-Lashermes - Les Vigueries Carolingiennes dans le diocèse du Puy.