On ne prétend certes pas qu'au dîner du reinaqe chaque convive montre l'appétit de ce goinfre. Ce qu'il y a de certain, c'est que chez nous, de midi à quatre heures, les mandibules sont eu mouvement. Bœuf, veau, mouton, lapin, pigeons rôtis, civets et ragoûts, salade, fromage, pâtés disparaissent comme par enchantement au creux profond des estomacs, chaque plat étant copieusement arrosé de longues rasades d'un vin solide autant que capiteux.

Revanche du ventre sur les collations hâtives prises à l'ombre chaude des jours de fenaison ou de moisson; revanche aussi des solitudes laborieuses

Le repas est, en effet, assaisonné de réflexions bruyantes et de propos variés sur la culture, sur le rapport des terres, sur le bétail. On suppute les cours des prochains marchés, on édifie des combinaisons, on se voit riche dans l'avenir et, la bonne chère déliant les langues, la retenue instinctive, s'exprimant d'ordinaire en phrases banales, évasives, fait place au bagout le plus audacieux. Entre une cuillerée de daube et une bouchée de gigot éclosent des projets de mariage. On discute des enfants comme d'une matière à transaction et l'on a vu s'échafauder ainsi des unions que l'habitude consacrait malaisément...

Le temps passe en ces « souvas » et l'on mange toujours jusqu'à ce que le dernier morceau de la dernière tarte ait disparu dans l'antre encore béant des gosiers inlassables.

On se décide tout de même à se dégourdir enfin les jambes. Par groupes l'on s'achemine vers la place où les forains ont planté leurs « banques » font " tuer le diable ", vendent des trompettes et des pétards, et où les attractions officielles vont retenir la foule. Ces attractions sont à peu près toujours les mêmes : jeu des « biches ", course en sac, jeu de la poêle, mât de cocagne, vieilles fantaisies que rajeunit seul le caprice des acteurs visant à un comique plus ou moins spontané. La farce est grossière, mais elle provoque les rires et les lazzis courent sans trêve ni frein parmi les villageois que le repos prédispose à la gaîté ...

La nuit laissant tomber ses écharpes sombres sur la campagne rencontre à table Ies "reinagiers". C'est. pour peu de temps cette fois, car on a une certaine hâte de se rendre à l'auberge.

Un poème, ces auberges de campagne, surtout un soir comme celui dont nous parlons.

ReinageDans une salle basse dont les solives brunes disparaissent dans la fumée des pipes et qu'éclaire mal des lampes de faible portée, sont assis pêle-mêle devant de longues tables hommes, femmes et enfants. Pas un coin n'est laissé libre et les servantes doivent franchir à grand'peine le rempart serré des genoux et des coudes de multiples consommateurs.

L'atmosphère est empuantie par l'odeur de la boisson et du tabac ; on n'y prête aucune attention, car les regards sont tournés vers les danseurs dont l'accordéon ou la chabrette scande les évolutions fougueuses, soulignées de coups de talon de botte et de cris inarticulés.

C'est le grand plaisir, parait-il, car cela dure ainsi des heures et des heures au milieu du vacarme des conversations, des chants et des verres que l'on heurte en trinquant sans cesse, quand, par bonheur, il n'y a pas soudain quelque grave discussion.

En 1674, le curé du Brignon constatait que « jamais il n'y a eu reinage sans danse, querelle ni débats, ni même sans ivrogneries ", et l'on se souvient de la page où Vallès décrit une « batoste » de reinage à Fareyrolles : « On se tue dans le cabaret... ». Il y a tout de même de nos jours un peu plus de calme...

Et au moment où le jour va poindre, le reinage prend fin dans une suprême ritournelle mêlée au refrain malicieux d'antan:

L'ai vista, ma mia,

L'ai vista pr'un trau…

Source : La vie paysanne dans la Haute-Loire - Ulysse Rouchon - 1933