Vieilles et jeunes femmes et jeunes filles y accouraient et dénouaient avec empressement les triples coiffes qui serraient leur tête afin d'étaler devant le compère leur abondante chevelure. On déballait le prix et le marché conclu, pour un mouchoir de couleur, pour un coupon d'indienne, la paysanne livrait sa toison sombre, blonde ou châtaine au ciseau de l'acheteur. Puis, après avoir rajusté piteusement sa coiffure sur sa tête rasée, elle s'éloignait au milieu des regards narquois et des rires éclatants de la foule.

On rit davantage maintenant au boniment du charlatan ou de la diseuse de bonne aventure. « Dans nos montagnes, écrivait Aimé Giron en 1880, la tête d'une villageoise n'est ni plus ni moins qu'un champ à moisson triennale. Chaque année, le chaume capillaire fait quinze centimètres de pousse.

A quarante-cinq centimètres, il est présentable aux ciseaux et bon pour l'exportation.

D’Amérique consomme des montagnes de cheveux assortis ; l'Allemagne choisit les blonds timides et vaporeux; l'Angleterre préfère les blonds hardis; les blancs, longs et immaculés, sont rares et chers. Les cheveux du Velay sont fort recherchés. Ils sont plats, ainsi que le révèle le microscope de riches nuances, de qualités franches sans veines, car ils ont poussé à l'ombre de la coiffe.

Enfin, les cheveux dans nos montagnes bouclent et frisent naturellement, comme si leur sève ardente restait imprégnée des antiques chaleurs souterraines.

"Pour certaines villageoises, cette tonte des cheveux est un produit raisonné; pour le plus grand nombre, ce n'est que le débarras d'une végétation exigeante et inutile. La coquetterie de la coiffure est ici chose inconnue : la paysanne ne joue ni de la tresse, ni des bandeaux, ni des repentirs, ni du chignon..

« Donc, à côté du four banal - antre béant où de petites bêtes de fer dévorent les chevelures - sont arborés l'enseigne, la touffe de cheveux et l'amorce, le carré d'indienne. Les villageoises ont compris, et, jeunes et vieilles, se sont approchées.

En un tour de bras la coiffe est enlevée, puis la rusée renverse la tête afin d'ajouter à la longueur par l'illusion. Mais qui tromperait l'œil, la main et le mètre du marchand ? Dimension et poids, c'est vu et calculé. Qu'offrira-t-il ? Un mouchoir de buste à ramages insensés et de couleurs violentes; quelques aunes de méchante cotonnade peinte – "un écu de trois livres" par dessus le marché, quand la toison est d'exceptionnelle valeur. C'est un début contradictoire.

« Enfin, marché conclu et la brebis disparaît dans l'antre. Le four est l'empli. Singulier spectacle que toutes ces têtes nues d'où ruissellent des échevellements d'or, de jais ou d'argent et sur lesquelles glisse, par la porte basse, un rayon de jour rasant qui allume les nuances ou accentue les tons.

La femme s'assied ; alors un complice du grand et sec marchand, un petit homme rond, rubicond et bon enfant saisit, à plein poing, ces touffes épaisses, tièdes et veloutées. Sa main ne tremble pas ; son épiderme ne frissonne point ; son cœur ne bat plus follement.

Foire aux cheveux

Depuis quarante ans, il manie cette marchandise. Les ciseaux font entendre leur bruit précipité, clair et railleur. Mais il est de convention qu'ils ménageront les "rideaux", c'est-à-dire deux étroites bandes de cheveux sur le front:

" Voilà la chevelure tout entière maintenant entre les doigts du tondeur. La villageoise remet sa coiffe qui colle étroitement sur les tempes ou se hasardent les timides rideaux - et le champ dépouillé recommence mystérieusement sa pousse là-dedans.

« Rien n'est mélancolique comme ces superbes chevelures tranchées qui ne vivent plus ~ Le vent qui les agitait jadis sur les oreilles leur faisait une délicieuse beauté frémissante; aujourd'hui, qu'un souffle les secoue par hasard entre les mains des coupeurs, ils ont tout l'air d'un laid paquet de feuilles mortes.

« La cave obscure ne désemplit pas. Les ciseaux mordent activement dans les tresses et c'est un triste retentissement de mâchoires d'acier. Chaque chevelure est serrée avec un bout de cordon sale, et, le soir, toutes sont entassées et pressées au fond d'un sac, pêle-mêle, comme de la laine de mouton.

Enfin, cela s'expédie, sans apprêts, sans nettoyage et par quintaux, aux quatre vents de la mode.

"Jeunes filles, vieilles femmes - leur bout d'étoffe sous le bras - s'éparpillent à travers champs, regagnant leur chaumière. Sur leur tête tondue, pas une larme d'amoureux, pas un madrigal de poète. Au dix-huitième siècle, pour un cheveu tombé, les petits abbés de ruelles se fondaient en sonnets. C'était le temps où « avoir un cheveu pour une femme » signifiait tout simplement l'adorer.

« De leur coté, les deux philosophes - le long et le gras - plient bagage, retirent l'étendard à une queue et parlent, sans amour, sans poésie, sans regrets, en allumant de vieilles pipes puantes ».

Source : La vie paysanne dans la Haute-Loire - Ulysse Rouchon - 1933